Karachigate où la sanglante guerre !


Acte 1

2 Juin 2010  |  Mise à jour le 18 Juin 2010

Pour la première fois, Nicolas Sarkozy est cité dans un rapport de la police luxembourgeoise. Le document revient sur les rétro commissions versées en marge de la vente de sous-marins français au Pakistan en 1994, qui auraient servi au financement de la campagne d’Edouard Balladur.

Nicolas Sarkozy Edouard Balladur

Les rétro commissions auraient servies au financement de la campagne de Balladur en 1995, à l’époque soutenu par Nicolas Sarkozy. (Reuters)

Quel lien y a-t-il entre Nicolas Sarkozy et l’attentat de Karachi? La question, qui fait polémique depuis plusieurs années, est sur toutes les lèvres suite à la publication mercredi par Mediapart d’un rapport d’enquête de la police luxembourgeoise. Selon le document, le chef de l’État aurait, alors qu’il était ministre du Budget en 1994, participé à la création de l’entreprise Heine. Cette société, installée au Luxembourg, a obtenu des dizaines de millions d’euros en marge de la transaction de sous-marins. Une vente qui pourrait être le mobile de l’attentat de Karachi en 2002 au Pakistan, durant lequel 14 personnes ont été tuées, dont 11 ingénieurs et techniciens français de la Direction des constructions navales (DCN) travaillant sur le contrat des sous-marins.

« Un document fait état de l’historique et du fonctionnement des sociétés Heine et Eurolux. Selon ce document, les accords sur la création des sociétés semblaient venir directement de M. le Premier ministre Balladur et de M. le ministre des Finances [en fait ministre du Budget, ndlr] Nicolas Sarkozy », écrivent les policiers dans leur rapport daté du 19 janvier 2010. Ces conclusions sont actuellement entre les mains de deux juges d’instruction français, chargés d’enquêter sur la DCN, qui construisait les sous-marins en question.

« Aucune preuve concrète de corruption »

Au total, quelque 84 millions d’euros de commissions, soit 10% du contrat, étaient destinés à des officiels pakistanais, en marge de la livraison de sous-marins Agosta par la DCN au Pakistan. Sur ces 84 millions, 33 ont été demandés au dernier moment par un intermédiaire libanais, Ziad Takieddine. Ce dernier avait été envoyé par le ministre de la Défense de l’époque, François Léotard, qui avait ensuite fait transiter l’argent par Heine, selon les conclusions de la mission d’information parlementaire française.

Il est probable que cet argent ait ensuite été utilisé pour financer la campagne présidentielle d’Edouard Balladur, fortement soutenu par Nicolas Sarkozy, face à Jacques Chirac en 1995, affirment les policiers luxembourgeois. « Des références font croire à une forme de rétro commissions pour payer des campagnes politiques en France. Nous soulignons qu’Edouard Balladur était candidat à l’élection présidentielle en 1995 (…) et était soutenu par une partie du RPR dont Nicolas Sarkozy et Charles Pasqua », soulignent-ils. Et de tempérer: « Il n’existe aucune preuve concrète de corruption ».

Après son élection à l’Élysée, Jacques Chirac avait ordonné l’arrêt du paiement des commissions à Ziad Takieddine. Depuis cette interruption soudaine, un lien est soupçonné entre les opérations de corruption en marge du contrat et l’attentat de Karachi. Selon la justice française, cet attentat pourrait être une opération de représailles commanditée par des militaires pakistanais.

« Mensonge d’État »

De son côté, Nicolas Sarkozy avait qualifié à l’époque de « fable » la version de certaines familles de victimes, qui l’accusent d’avoir été au cœur de l’opération de corruption. Après la publication de ce rapport, l’avocat des familles de victimes, Me Olivier Morice ne s’est pas privé de répondre au locataire de l’Elysée: « Nous ne sommes plus en présence d’une fable mais d’un mensonge d’Etat. Les familles de victimes souhaitent que Nicolas Sarkozy puisse en tirer les conséquences et démissionner », a-t-il affirmé à Reuters.

Et il n’est pas le seul à soutenir cette version. Le député socialiste Bernard Cazeneuve, rapporteur de la mission parlementaire française, a déclaré mercredi qu’il n’était pas « surpris » par les résultats des investigations luxembourgeoises. Selon lui, des documents ont été cachés aux députés lors de leurs travaux. « Je ne demande pas la démission de Nicolas Sarkozy, je demande la vérité et je demande la transparence. Ce que je constate, c’est que le travail parlementaire pour la première fois a été scandaleusement entravé », a-t-il déclaré mercredi à l’Assemblée nationale.

A l’UMP, les conclusions du rapport luxembourgeois passent mal. Xavier Bertrand, le secrétaire général du parti majoritaire s’est montré agacé lors de l’émission Questions d’info sur LCP et France Info: « J’en ai assez de toutes ces allégations sur ce dossier. Ce n’est pas les allégations répétées qui font une vérité ».

 

Acte 2

10 Novembre 2010

Karachi: Accoyer fait barrage

Le président de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, refuse de remettre à la justice les documents parlementaires relatifs à l’attentat de Karachi, qui avait coûté la vie à 11 Français au Pakistan en 2002. L’élu UMP invoque « des raisons de principe constitutionnelles » et le respect de la « confidentialité » promis aux personnes qui ont témoigné devant la mission d’information parlementaire. Des familles de victimes vont porter plainte contre Bernard Accoyer.

BERNARD ACCOYERNouveau chapitre dans l’affaire de l’attentat de Karachi, qui avait fait 15 victimes, dont 11 Français au Pakistan, le 8 mai 2002. Le président de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, a opposé une fin de non recevoir aux demandes de transmission de documents parlementaires relatifs à ce dossier. Le groupe PS et le juge chargé de l’enquête avaient notamment demandé la transmission des auditions des personnes entendues par la mission parlementaire.

Impossible, donc, pour Bernard Accoyer, qui a écrit une lettre au juge d’instruction Marc Trévidic. « Pour des raisons de principe constitutionnelles (…), votre demande d’accès aux documents internes de la mission d’information ne saurait recevoir une suite favorable », peut-on y lire selon l’agence de presse Reuters, qui s’est procuré une copie du courrier. Interrogé sur i-Télé, le président de l’Assemblée nationale a justifié sa décision, rappelant que des « engagements » avaient été pris vis-à-vis des témoins quant à la « confidentialité » des auditions. « Si l’engagement de confiance est abandonné, c’est tout le travail de la mission parlementaire qui est remis en cause », a-t-il encore ajouté.

Plainte des familles

Mais pour les familles de victimes, cette décision n’est pas acceptable. Plusieurs d’entre elles ont annoncé mercredi leur intention de porter plainte contre Bernard Accoyer pour « délit d’entrave à la justice ». Interrogé par Reuters, l’un de leurs avocats, Me Olivier Morice, a estimé que ce refus avait des motivations politiques. « On considère que la motivation du refus de transmission des auditions est totalement non fondée et, qu’en réalité, c’est une décision politique pour éviter de transmettre à la justice des infos compromettantes sur un certain nombre d’hommes politiques français », a-t-il ainsi déclaré. « Le rôle du contrôle du Parlement au travers notamment de missions parlementaires doit être complémentaire mais distinct de celui de l’autorité judiciaire« , a répondu Bernard Accoyer mercredi, après avoir appris l’existence de cette plainte. Mais selon Me Morice, cette justification est « un leurre » et n’a « aucun fondement juridique sérieux ».

Bernard Accoyer avait été saisi de cette question par le président du groupe PS, Jean-Marc Ayrault, et le député socialiste de la Manche – également rapporteur de la mission d’information parlementaire -, Bernard Cazeneuve, après le refus du député UMP Guy Teissier, président de la commission de la Défense de remettre au juge les procès-verbaux des auditions des témoins ayant déposé devant cette mission. « Nous ne pouvons accepter qu’aucune transmission de documents à la justice ne soit plus possible en vertu du principe de séparation des pouvoirs, qui, s’il devait s’appliquer de manière indifférenciée, entraverait la manifestation de vérité », écrivaient-ils dans un courrier envoyé au président de l’Assemblée nationale. Guy Teissier est également visé par la plainte déposée par les familles.

Vol d’un ordinateur

On apprend par ailleurs, via Le Point , que Bernard Cazeneuve s’est fait voler son ordinateur portable il y a un an, soit peu après le début des travaux de la mission parlementaire. « J’ai les pieds sur terre, je ne succombe à aucune paranoïa. J’ai été victime d’un vol mais je ne dispose strictement d’aucun élément qui me conduise à le relier à mes activités parlementaires, ni a fortiori à la mission d’information sur l’attentat de Karachi. Je ne souhaite donc faire aucun commentaire à ce propos », a-t-il toutefois confié à l’hebdomadaire. Mais selon Le Point, le dispositif de géolocalisation contenu dans l’appareil n’a jamais été déclenché et par conséquent, l’ordinateur jamais allumé. « Cette indication pourrait signifier que seul le contenu de l’ordinateur intéressait le ou les voleurs, ce qui écarterait l’hypothèse d’un simple acte crapuleux », écrit le magazine.

L’attentat de Karachi est entouré d’un épais mystère. La justice enquête sur une possible affaire de corruption, des paiements ayant été convenus en marge d’un marché de livraison de sous-marins destinés à la marine pakistanaise. Selon les enquêteurs, une partie de l’argent aurait pu revenir en France et être utilisée pour financer la campagne présidentielle d’Edouard Balladur en 1995. Elu président, Jacques Chirac aurait mis fin à ses paiements. Pour le juge Trévidic, l’argent pourrait donc être le mobile de l’attentat, qui aurait été, dans cette hypothèse, commandité par des officiels pakistanais mécontents.

Acte 3

17 Novembre 2010  |  Mise à jour le 19 Novembre 2010

Karachi: Millon confirme les rétro commissions

Selon le Nouvel Observateur, l’ancien ministre de la Défense de Jacques Chirac, Charles Millon, a confirmé devant le juge Van Ruymbeke ce qu’il avait déjà dit à Paris Match en juin 2009: il y a bien eu des rétro commissions dans les dossiers gérés par le gouvernement Balladur entre 1994 et 1995. Un témoignage qui vient appuyer les accusations des familles des onze victimes de l’attentat de Karachi de 2002, selon lesquelles l’attaque fut en fait une conséquence du non-paiement des commissions des intermédiaires dans une vente de sous-marins.

Charles Millon

Charles Millon a été entendu par le juge Van Ruymbeke le 15 novembre dernier. (Reuters)

Entre 1994 et 1995, le gouvernement Balladur avait recours à la pratique des rétro commissions. C’est en tout cas ce qu’a affirmé Charles Millon devant le juge Van Ruymbeke lors de son audition lundi, rapporte mercredi Le Nouvel Observateur . Selon l’ancien ministre de la Défense de Jacques Chirac (1995-1997), ces rétro commissions ont été versées dans plusieurs dossiers gérés par le gouvernement Balladur, dont la fameuse vente de sous-marins au Pakistan. « En ce qui concerne le contrat pakistanais, au vu des rapport des services secrets et des analyses qui ont effectué par les services du ministère, on a eu l’intime conviction qu’il y avait eu des rétro commissions », a-t-il déclaré devant le magistrat, selon des propos rapportés par l’hebdomadaire.

Une « intime conviction » que Charles Millon avait déjà partagée avec Paris Match il y a un an. « Peu après ma nomination au ministère de la Défense, en 1995, Jacques Chirac m’a demandé de passer en revue les différents contrats de ventes d’armes en cours et de stopper le versement des commissions pouvant donner lieu à des rétro commissions », avait-il expliqué. « Il est tout à fait anormal qu’il soit demandé [aux] intermédiaires, par des officines diverses, un pourcentage sur les commissions prévues. C’était le sentiment du président Chirac, avec lequel j’étais en parfaite adéquation », avait-il encore précisé à l’époque.

Des représailles à l’arrêt du versement des commissions

Devant le juge Van Ruymbeke lundi, l’ancien ministre de la Défense a réaffirmé que Jacques Chirac, « qui souhaitait une moralisation de la vie publique et politique » et qui trouvait « qu’il y avait trop de bruit autour des contrats d’armement dû à l’existence de rétro commissions », lui avait demandé de « faire procéder à une vérification sur tous les contrats. » Des intermédiaires, intervenant dans ces contrats, auraient donc bel et bien reversé une partie de leurs propres commissions pour financer des hommes politiques. Selon les enquêteurs français, une partie de l’argent aurait en effet pu revenir en France et être utilisée pour financer la campagne présidentielle d’Edouard Balladur en 1995.

Le témoignage de Charles Millon, désormais déposé devant un magistrat, vient surtout appuyer les accusations des familles des onze victimes de l’attentat de Karachi, le 8 mai 2002. Depuis la divulgation en 2008 du rapport Nautilus rédigé par un ancien de la DST, elles estiment que l’attaque contre les ingénieurs français a été commise en représailles à l’arrêt du versement par la France de commissions prévues pour les intermédiaires lors de la vente en 1994 de trois sous-marins à la marine pakistanaise.

« Un mensonge d’Etat »

Selon Reuters, qui cite une source proche du dossier, un autre témoin auditionné par le juge Renaud Van Ruymbeke, Gérard Menayas, ancien dirigeant de la DCN, a confirmé que les commissions passaient par le Luxembourg, où deux sociétés, Heine et Eurolux, avaient été créées pour les récolter.

Ce témoin, selon la même source, aurait confirmé d’autres éléments du dossier, dont l’existence d’un rapport de la police luxembourgeoise selon lequel c’est Nicolas Sarkozy – ministre du Budget (1993-1995) et porte-parole de la campagne Balladur – qui avait organisé ce transit au Luxembourg. Interrogé sur i-Télé mercredi, l’avocat de familles de victimes, Olivier Morice, a parlé de « scandale » et de « mensonges d’Etat ». « Nous avons la preuve aujourd’hui qu’à l’époque, celui qui était ministre du Budget, Nicolas Sarkozy, a validé totalement le système mis en place pour permettre l’arrivée de ces rétro commissions illicites en France », a-t-il ajouté, accusant le président d’être « au cœur d’un système de corruption ».

Interrogé à plusieurs reprises sur ce dossier, le chef de l’Etat a toujours démenti toute implication, qualifiant de « fable » le lien supposé entre l’attentat et la vente de sous-marins. Selon Le Nouvel Observateur, le juge Renaud Van Ruymbeke pourrait dans les prochains jours mettre en examen des dirigeants de la Direction des constructions navales (DCN), qui construisait les sous-marins, ainsi que d’anciens ministres pour « délit d’entrave à la justice ».

Acte 4

19 Novembre 2010

Karachi: Plainte contre Chirac et Villepin

L’avocat des familles de victimes de l’attentat de Karachi a décidé vendredi de porter plainte contre Dominique de Villepin et Jacques Chirac pour « homicide involontaire » et « mise en danger délibérée de la vie d’autrui ». Les familles s’appuient sur un témoignage recueilli jeudi par le juge Renaud van Ruymbeke, affirmant que le secrétaire général de l’Elysée et le président de l’époque étaient informés des risques que faisaient peser sur le personnel de la DCN l’arrêt du versement des rétro commissions.

chirac et villepin

Dominique de Villepin et Jacques Chirac sont visés par une plainte des familles de victimes de l’attentat de Karachi. (Reuters)

Outre Nicolas Sarkozy, qu’elles veulent voir s’expliquer sur l’affaire, les familles de victimes de l’attentat de Karachi en 2002, ont décidé de porter plainte vendredi contre Jacques Chirac et Dominique de Villepin. Un nouveau témoignage, recueilli jeudi par le juge d’instruction Renaud Van Ruymbeke, a en effet renforcé la piste d’une affaire de corruption lors de la présidentielle de 1995 et accrédité l’existence d’un lien avec le drame.

Michel Mazens, un haut fonctionnaire alors chargé par l’Etat français de négocier les contrats d’armements, a déclaré au juge, selon sa déposition relatée à l’agence Reuters par une source proche du dossier, que Jacques Chirac avait bien fait cesser les paiements en 1995. Le témoin, qui agissait selon ses dires sous la direction de Dominique de Villepin, alors secrétaire général de l’Elysée, a aussi indiqué que des intermédiaires recrutés par le gouvernement Balladur, les Libanais Ziad Takiedinne et Abdul Rahman al Assir, ont été privés d’autres commissions de 200 millions d’euros concernant une autre vente de frégates à l’Arabie saoudite.

Chirac et Villepin « savaient qu’il y avait des risques »

Surtout, il a expliqué devant le juge d’instruction avoir agi sous la direction de Dominique de Villepin, alors secrétaire général de l’Elysée, mais Jacques Chirac est intervenu personnellement: « Le président de la République a tenu lui-même à me faire part de son souci et sa volonté d’arrêter, de stopper ce réseau ». Le témoin relate avoir eu recours à des méthodes musclées en recrutant un agent de sécurité: « Il est allé voir M. Takieddine (…) et lui a fait fait comprendre que quand un président donnait un ordre, il valait mieux obtempérer ». Michel Mazens dit être allé voir ensuite un dirigeant de la branche commerciale de la DCN, Dominique Castellan, pour l’informer de la décision d’arrêt des paiements sur le Pakistan. « Il a réagi en me disant que, pour lui, c’était compliqué, car c’était faire courir des risques à ses personnels », dit Michel Mazens.

Pour l’avocat des familles de victimes de l’attentat en 2002, il faut voir dans cet élément la démonstration que le risque avait été pris par l’Etat français de s’exposer à des représailles. « On a la preuve qu’au moment où Jacques Chirac et Dominique de Villepin prennent la décision d’arrêter le paiement, ils savent qu’il y a des risques », a-t-il dit à l’agence Reuters. Une nouvelle plainte va donc être déposée et elle visera Dominique de Villepin, Jacques Chirac et les anciens dirigeants de la DCN, dit Me Morice. La plainte les viserait alors pour « homicide involontaire » et « mise en danger délibérée de la vie d’autrui ». L’audition de Jacques Chirac et Dominique de Villepin comme témoins a déjà été demandée au juge Van Ruymbeke. Les deux hommes ne se sont toujours pas exprimés publiquement alors que le « Karachigate » devient une affaire d’Etat.

L’hypothèse de travail principale de l’enquête du juge est qu’une partie des 84 millions d’euros de « commissions » convenues par écrit en marge de la vente de sous-marins au Pakistan est revenue frauduleusement en France pour financer la campagne présidentielle d’Edouard Balladur, dont Nicolas Sarkozy était porte-parole. L’actuel chef de l’Etat est potentiellement concerné, car un rapport de police luxembourgeois versé au dossier judiciaire montre que des structures ont été constituées au Luxembourg par la DCN au moment du contrat pakistanais, avec son aval. Il s’agissait de payer les commissions au Pakistan -pratique légale jusqu’en 2000- mais aussi, pensent les juges, d’organiser le retour illégal d’une partie des fonds en France.

Acte 5

19 Novembre 2010

Karachi: Villepin attaque, Guéant riposte

Vendredi, sur TF1, Dominique de Villepin a confié qu’il avait lui-même demandé à être auditionné par un juge dans le dossier de l’attentat de Karachi en 2002, comme le réclament les familles de victimes. L’ex-Premier ministre a par ailleurs fait état « de très forts soupçons de rétro-commissions » en marge du contrat d’armement conclu un an plus tôt entre la France et le Pakistan. Dans un communiqué publié dans la soirée, le secrétaire général de l’Elysée, Claude Guéant, a, lui, rejeté les accusations qui visent Nicolas Sarkozy dans cette affaire.

Dominique de Villepin

Dans le « Karachigate », Dominique de Villepin veut que « la vérité soit connue« . (Maxppp)

Dans le « Karachigate », Dominique de Villepin est pressé d’aller vite. Après l’annonce, vendredi, du dépôt d’une plainte formulée par les familles des victimes de l’attentat de Karachi en 2002 contre lui et Jacques Chirac, pour « homicide involontaire » et « mise en danger délibérée de la vie d’autrui », l’ex-Premier ministre a fait savoir dans la soirée qu’il souhaitait être auditionné le plus rapidement possible par un juge. « Il est important que la vérité soit connue dans ce dossier et j’ai d’ailleurs dès cet après-midi (vendredi) demandé au juge Van Ruymbeke, qui instruit ce dossier, de recueillir le plus rapidement possible mon témoignage et si possible dès la semaine prochaine« , a déclaré sur le plateau du JT de TF1 celui qui, en 1995, était secrétaire général de l’Elysée.

Les « très forts soupçons » de Villepin

Pour autant, Dominique de Villepin s’est montré clair: s’il a confirmé que Jacques Chirac a bien ordonné, dès son installation à l’Elysée, l’arrêt du paiement des « commissions » convenues en marge du contrat de vente de sous-marins signé en 1994 avec le Pakistan par Edouard Balladur, il a nié tout lien entre cette décision et l’attentat meurtrier qui a coûté la vie à onze agents de l’ex-DCN (Direction des constructions navales) à Karachi en 2002. « Aucune information spécifique (sur un risque NDLR) n’a été portée à notre connaissance« , a-t-il fait valoir, alors que face au juge, Michel Mazens, un haut fonctionnaire alors chargé par l’Etat français de négocier les contrats d’armements, a lui, au contraire, pointé du doigt, le risque de représailles que pouvait entrainer la décision présidentielle.

Pour sa défense – médiatique – Dominique de Villepin a enchaîné en révélant que les commissions dues à des Pakistanais ont été payées, sous-entendant que l’arrêt des paiements ne pouvait à ses yeux avoir été le mobile de l’attentat. « Jacques Chirac (…) a souhaité moraliser la vie publique internationale, c’est-à-dire interrompre les contrats qui pouvaient donner lieu à rétro commissions« , a-t-il ajouté, visant spécifiquement « des commissions qui revenaient vers la France vers des personnalités politiques ou non politiques qui, elles, étaient totalement illégales« . Or, toujours selon lui « de très forts soupçons de rétro commissions » existaient autour du contrat d’armement conclu avec le Pakistan, mais également concernant une autre transaction, passée au même moment avec l’Arabie Saoudite.

Guéant monte au front

Sur le plateau de TF1, l’ancien Premier ministre, en guerre ouverte contre Nicolas Sarkozy, s’est gardé de citer des noms de bénéficiaires éventuels de cette manne, mais ceux d’Edouard Balladur, suspecté d’avoir alimenté sa campagne électorale de 1995 avec cet argent et, précisément, celui de Nicolas Sarkozy, qui était à l’époque ministre du Budget et porte-parole du Premier ministre parti à la conquête de la magistrature suprême, sont sur toutes les lèvres. A tel point que face aux accusations, Claude Guéant, le secrétaire général de l’Elysée, a été contraint, vendredi soir, de sortir sa plume. Une première depuis l’accélération de la polémique ces derniers jours

Dans un long communiqué transmis aux rédactions, le bras droit du chef de l’Etat estime que « le devoir de vérité auquel chacun doit contribuer dans cette affaire douloureuse ne doit pas favoriser pour autant les interprétations les plus fantaisistes« . Justifiant l’existence du « secret défense » sur les pièces du dossier – que de nombreux responsables politiques voudraient voir levé – par la préservation des « intérêts fondamentaux de la Nation« , le secrétaire général de l’Elysée a haussé le ton. « Il n’est (…) pas acceptable que ce drame soit utilisé comme un argument de circonstance pour alimenter la démarche entreprise par ceux qui n’ont d’autre préoccupation que d’impliquer le chef de l’Etat, par une succession d’insinuations, dans une affaire qui ne le concerne en rien« , a-t-il tonné. Et de fustiger plus loin « des allégations calomnieuses, parfois présentées comme de prétendues certitudes, portées contre la personne ou l’action de Nicolas Sarkozy et qui ne reposent cependant sur aucun commencement de preuve« .

Acte 6

20 Novembre 2010

Karachi: Sarkozy nie toute obstruction, Chirac évite le juge

Interrogé samedi matin par les médias français en marge du sommet de l’Otan qui se tient à Lisbonne, Nicolas Sarkozy est revenu sur l’affaire de l’attentat de Karachi en 2002, qui secoue actuellement la classe politique hexagonale. Rejetant une polémique « qui n’a pas lieu d’être« , le chef de l’État a promis que la justice aura accès à « tous les documents dont elle aura besoin » et dont beaucoup sont aujourd’hui classés « secret-défense ». de son côté, Jacques Chirac – visé par une plainte – a fait savoir par la vois de son avocat qu’il ne pouvait être entendu par un juge.

Nicolas Sarkozy sommet de l'Otan

Nicolas Sarkozy promet de transmettre les documents nécessaires à la justice. (Reuters)

Pour Nicolas Sarkozy, les insinuations le visant directement dans le dossier des attentats de Karachi en 2002 sont passées de « fable » – formule prononcée en juin 2009 – à « une polémique qui n’a pas lieu d’être« . Samedi, à Lisbonne, en marge du sommet de l’Otan, le chef de l’Etat a réservé une partie de sa conférence de presse au « Karachigate ». Un dossier embarrassant pour celui qui fut porte-parole d’Edouard Balladur lors de la campagne présidentielle de 1995 et qui agite fortement la classe politique hexagonale depuis plusieurs jours.

En substance, l’actuel locataire de l’Elysée a une nouvelle fois rejeté les « calomnies » dont il estime être victime, tout en assurant à la justice que les « documents qui seront demandés (lui seront) communiqués en temps et heure« . « A ma connaissance aujourd’hui pas un document n’a été refusé« , a-t-il ajouté, alors que nombre de leaders politiques hexagonaux ont fustigé le maintien du « secret-défense » sur les pièces de ce lourd dossier.

Guéant répond à Villepin

Par ailleurs, le président du Conseil constitutionnel, Jean-Louis Debré, et celui de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, sont eux accusés d’obstruction par l’opposition: le premier pour son refus de transmettre au juge Van Ruymebeke les délibérations sur les comptes de la campagne présidentielle d’Edouard Balladur en 1995 – couvertes par le secret pendant 25 ans; le second, qui pourrait prendre une autre décision le 15 décembre prochain, pour interdire au magistrat l’accès aux témoignages de protagonistes entendus par une mission parlementaire sur le sujet.

La mise au point présidentielle fait notamment suite aux propos tenus la veille par son ennemi intime à droite, Dominique de Villepin. Sur le plateau du JT de TF1, l’ex-bras droit de Jacques Chirac a fait part des « très forts soupçons de rétro commissions » qui entouraient deux contrats d’armement – l’un conclu avec le Pakistan, l’autre avec l’Arabie Saoudite – scellés par le gouvernement d’Edouard Balladur. Et même si l’ancien Premier ministre s’est gardé de citer des noms d’éventuels bénéficiaires de ce retour d’argent occulte – sommes estimées à deux millions d’euros -, la sortie a été jugée suffisamment sévère pour que Claude Guéant publie dans la foulée un long communiqué, repris à son compte, samedi matin, par Nicolas Sarkozy.

Chirac n’ira pas devant le juge

« Le communiqué était extrêmement précis (…) Il dit tout ce qu’il y avait à dire (…), il montre la réalité des choses« , a jugé le chef de l’Etat. « La justice est saisie, a-t-il martelé, qu’elle fasse son travail et qu’on n’essaye pas de coller dessus des commentaires politiciens qui ne sont vraiment pas à la hauteur de la douleur des familles qui ont perdu leurs proches« . Des familles de victimes – onze agents de l’ex-DCN ont trouvé la mort dans l’attentat de Karachi – qui, justement, ont accentué la pression sur le chef de l’Etat cette semaine. Celle-ci ont réclamé son audition en tant que témoin par le juge Renaud Van Ruymbeke. Une hypothèse, hautement improbable, sur laquelle Nicolas Sarkozy n’a soufflé mot samedi matin.

Quelques heures plus tard, Jean Veil, l’avocat de Jacques Chirac – visé, comme Dominique de Villepin, par une plainte pour « homicide involontaire » et « mise en danger délibérée de la vie d’autrui » – a, lui, rappelé que son client n’était pas habilité à s’expliquer devant un juge. « Les juges ne peuvent pas examiner des actes commis ou accomplis par le pouvoir exécutif d’une part, et d’autre part la Constitution prévoit que le chef de l’Etat ne peut pas témoigner (…) sur des faits qu’il a accomplis dans le cadre de ses fonctions« , a-t-il fait valoir sur RTL. La veille, toujours sur TF1, Dominique de Villepin s’était au contraire déclaré favorable à son audition devant Renaud Van Ruymbeke, souhaitant même que cet entretien intervienne « dès la semaine prochaine« .

Acte 7

20 Novembre 2010  |  Mise à jour le 21 Novembre 2010

Karachi: « Il faut relancer l’enquête parlementaire« 

 

Bernard Cazeneuve, maire de Cherbourg et député PS, a participé à la mission d’enquête parlementaire sur Karachi. Il dénonce des « blocages« .

Bernard Cazneuve Paru dans le JDD

Bernard Cazeneuve se déclare « surpris » par les propos tenus par Nicolas Sarkozy à Lisbonne. (Maxppp)

Comment réagissez-vous à la déclaration de Nicolas Sarkozy de tout déclassifier concernant l’affaire Karachi?
Je suis surpris. A l’Assemblée, le ministre de la Défense et le garde des Sceaux sont venus dire qu’ils avaient déclassifié tous les documents à l’attention du juge d’instruction. Si le président de la République dit vrai aujourd’hui, et qu’il reste encore, dans les armoires de l’Etat, des documents à déclassifier, ces ministres sont venus mentir à la représentation nationale ! Cela me choque. Ou alors c’est le président de la République aujourd’hui qui vient dire une contre-vérité… C’est l’un ou l’autre. Mon état d’esprit n’est pas à la polémique. Mais croyez-moi, je trouverais mieux pour la République, et mieux pour la France que le président ne se trouve pas sur le chemin de cette affaire-là. Cela me choque de constater que l’on a menti devant la représentation nationale.

A qui pensez-vous?
Je pense aux représentants des services de renseignement qui ont omis de nous dire qu’ils avaient été mandatés par Charles Millon, ministre de la Défense, pour investiguer sur le sujet… Même s’ils n’ont fait que des comptes-rendus oraux, comme l’a déclaré Charles Millon devant le juge Van Ruymbeke, encore auraient-ils dû nous le signaler. On s’est moqué de nous. C’est la raison pour laquelle je compte demander la réouverture de la mission d’enquête parlementaire. Des faits nouveaux sont intervenus depuis la clôture de notre rapport en mai dernier. Nous devons continuer. Nous le devons aux familles des victimes.

Pourquoi n’avez-vous pas entendu Alain Juppé, ancien Premier ministre, ni Dominique de Villepin?
Parce que le président de la mission d’information, autrement dit la majorité UMP, s’y est toujours opposé. Elle s’est même opposée à ce que l’on entende le général Rondot, alors que l’on sait aujourd’hui que ce proche de Dominique de Villepin [ancien coordinateur des services de renseignement français] s’était rendu à Karachi au lendemain de l’attentat. La majorité a tout fait pour qu’on ne l’entende pas. Comme elle a toujours refusé l’audition de Dominique de Villepin. Au départ, l’UMP refusait aussi l’audition d’Edouard Balladur, qui n’a été possible que quand ce dernier l’a demandée…

Quelle est votre intime conviction sur l’affaire, vous qui avez travaillé pendant des mois sur le sujet?
Mon intime conviction est que des rétro commissions ont bel et bien eu lieu. Nous avons aujourd’hui trois témoignages dans ce sens, celui de l’ancien ministre de la Défense, Charles Millon, celui de l’ancien secrétaire général de l’Elysée, Dominique de Villepin et celui de Michel Mazens, ancien président de la société d’Etat en charge des relations avec les intermédiaires. Il ne manque que l’audition de Jacques Chirac lui-même. Cela dit, seule l’enquête du juge Van Ruymbeke permettra de dire qui a empoché, en France, ces rétro commissions. Aujourd’hui, je ne sais pas quels sont les destinataires ultimes. Concernant le deuxième volet de cette affaire, y a-t-il un lien entre l’arrêt du versement des commissions en 1995 et l’attentat de 2002? Je ne sais pas. Je dis que c’est possible. Comme je dis qu’il est possible que ce soit un attentat terroriste. La certitude que j’ai, malgré ces doutes, c’est que même huit ans, même dix ans plus tard, il ne sera jamais trop tard pour dire la vérité aux familles.

Acte 8

21 Novembre 2010

Sarkozy et Villepin se rendent coup pour coup

Après l’affaire Clearstream, la guerre fratricide entre le président de la République et l’ancien Premier ministre se déplace sur un autre terrain. En écho à l’affrontement qui opposa leurs mentors, Edouard Balladur et Jacques Chirac.

Sarkozy et Villepin

Une colère froide. Glaciale. Vendredi, 21 heures. Nicolas Sarkozy fonce vers la salle de presse de la Foire internationale de Lisbonne, où il participe au sommet de l’Otan. Le chef de l’Etat vient de prendre connaissance des déclarations de Dominique de Villepin qui, à Paris, dans le 20 heures de TF1, a lancé la charge en confirmant l’existence de « très forts soupçons de rétro commissions illégales » dans la vente de sous-marins au Pakistan en 1994. Une « bombe » que Nicolas Sarkozy ne va pas laisser sans réponse. La justice s’interroge, en effet, sur un possible financement illégal de la campagne d’Edouard Balladur de 1995, dont le porte-parole n’était autre que Nicolas Sarkozy. L’ancien Premier ministre a bien pris soin de ne pas citer le nom d’Edouard Balladur, ni celui de Nicolas Sarkozy, mais les accusations de corruption visent évidemment le clan balladurien.

A Lisbonne, le sang du Président ne fait qu’un tour. Le temps de donner ses ordres à Claude Guéant qui rédige un long communiqué (53 lignes) pour répondre, coup pour coup, à ce Villepin que Sarkozy rêve plus que jamais de pendre à son croc de boucher! Et voilà Nicolas Sarkozy qui se présente (sans ses ministres Alain Juppé et Michèle Alliot- Marie) devant les journalistes. Le Président commence par quelques récriminations contre ceux « qui ne vérifient pas leurs informations ». « Je n’ai jamais été trésorier de la campagne de Balladur, ni son directeur de campagne. J’ai jamais été ministre de la Défense, je ne suis pas au courant des contrats de sous-marins », poursuit-il sur un ton sec. Précisant aussi que les contrats ont été négociés « avec un président qui s’appelle M. Mitterrand, un Premier ministre qui s’appelle M. Balladur, avec un ministre de la Défense qui s’appelle M. Léotard ». Et que lui, en tant que ministre du Budget, il n’a jamais eu « à en connaître ni de près, ni de loin » le contenu. Nicolas Sarkozy met donc les choses au point. De l’argent liquide dans la campagne Balladur? « Les comptes de campagne ont été validés par le Conseil constitutionnel », rappelle- t-il, exaspéré. Des rétrocommissions? « On est dans un monde de fous. Il n’y a pas un seul parmi vous qui croie que je vais organiser des commissions et des rétrocommissions sur des sous-marins au Pakistan. C’est incroyable et ça devient un sujet de télévision. » Ulcéré que certains relaient les attaques de son rival Villepin, le Président se pose en victime et invite les journalistes à faire leur travail d’enquête. Il fait valoir que cette supposée affaire remonte à 1994. « S’il y avait eu quelque chose sur moi, ça se serait trouvé. En dix-sept ans, vous ne croyez pas? »

Les familles outrées

Hier, lors d’une conférence de presse en marge du sommet, Nicolas Sarkozy a dénoncé « une polémique qui n’a pas lieu d’être ». « La justice est saisie, qu’elle fasse son travail, voilà. Qu’on n’essaie pas de coller dessus des commentaires politiciens qui ne sont vraiment pas à la hauteur de la douleur des familles qui ont perdu leurs proches [15 morts, dont 11 Français]. C’est ça, la seule chose qui compte », a-t-il ajouté, promettant que « tous les documents demandés seront communiqués en temps et en heure » à la justice.

Entre Sarkozy et Villepin, cela fait maintenant quinze ans que la guerre est déclarée. Une haine totale et mutuelle anime les deux hommes, où tous les coups sont permis. La rivalité s’est cristallisée lors de la campagne de 1995 où chacun a choisi son camp. La plaie ne s’est jamais refermée. Leur affrontement a atteint un premier sommet dans l’affaire Clearstream. Sarkozy soupçonne Villepin d’avoir fomenté un complot pour lui barrer la route de l’Elysée. Relaxé en première instance, Villepin sera rejugé au printemps prochain. En attendant, l’ancien Premier ministre pilonne systématiquement la politique menée par le chef de l’Etat. Dans un ouvrage publié au début du mois, il se livre à une virulente charge de « l’esprit de cour » régnant à l’Elysée. Récemment encore, il s’enflamme et accuse Sarkozy d’être devenu « un problème pour la France ».

Rentré hier soir à Paris, le Président a fait savoir qu’il ne répondra pas directement à Villepin. Pas question de lui faire ce cadeau. Mais il ne se « laissera pas marcher sur les pieds », ce qui explique la réponse cinglante de Claude Guéant. « Villepin est prêt à exploiter n’importe quel sujet y compris l’affaire Karachi pour se refaire, car il est seul et motivé par une folie personnelle », dit-on dans l’entourage du chef de l’Etat. Les familles de leur côté se sont dites, hier soir, « outrées » par la réaction du chef de l’Etat. En attendant, le match à distance entre les deux rivaux de la droite tourne aux règlements de comptes. « Sarko a été élu en 2007 grâce à Van Ruymbeke qui a démontré que Clearstream était faux. Il sera battu en 2012 si le même Van Ruymbeke démontre que Karachi est vrai », s’inquiète un des ténors de la droite.

Acte 9

21 Novembre 2010

Karachi: « L’aveu » de Sarkozy

Nicolas Sarkozy a promis samedi, depuis Lisbonne, qu’il remettrait à la justice tous les documents relatifs à l’attentat de Karachi. Mais pour Magalie Drouet, fille de l’une des victimes, « cela sonne comme un aveu ». Selon elle, le président « reconnaît qu’il existe des documents intéressant l’instruction qui n’ont pas encore été transmis ».

Nicolas Sarkozy

La promesse de Nicolas Sarkozy « sonne comme un aveu », selon Magali Drouet. (Reuters)

Nicolas Sarkozy tente de clarifier les choses sur l’affaire Karachi mais les familles des victimes ne semblent pas convaincues. Au contraire. Alors que le président a promis samedi à Lisbonne que l’Etat communiquerait « naturellement » tous les documents nécessaires à l’enquête, Magali Drouet assure dans un entretien au Parisien que « cela sonne comme un aveu ». Selon la jeune femme – fille de Claude Drouet, chef d’équipe de la DCN, tué le 8 mai 2002 dans un attentat à Karachi – le président « reconnaît qu’il existe des documents intéressant l’instruction qui n’ont pas encore été transmis ». « En expliquant qu’il les donnerait ‘en temps et heure’, il ignore cette séparation des pouvoirs qu’il nous opposait avant pour ne pas s’exprimer sur le dossier », rappelle aussi la fille de la victime. Mais « ce n’est pas à lui de décider », souligne-t-elle. « Nous exigeons qu’ils transmettent ces documents le plus vite possible ».

« On sent de la panique au plus haut niveau de l’Etat et on ne peut que se réjouir que M. de Villepin sollicite une audition du juge », estime encore Magalie Drouet. L’ancien Premier ministre, à l’époque secrétaire général de l’Elysée, s’est dit prêt à parler avec la justice. Selon Magali Drouet, « nos pères ne sont pas ‘morts pour la France’ mais ‘à cause de la France' ».

« Deux petites pestes qui ne lâcheront rien »

Dans un livre qui vient de paraître, On nous appelle ‘les Karachi’, deux filles de victimes, dont Magalie Drouet, dénoncent les pressions exercées sur elles par les autorités françaises. Et les deux femmes semblent plus que déterminées à aller au bout de leur démarche. « Si nos dirigeants avaient été plus malins et plus respectueux, nous n’aurions pas développé le caractère que nous avons aujourd’hui. Ils nous ont méprisées, et ils sont tombés sur deux petites pestes qui ne lâcheront rien », prévient Magali Drouet. Et d’ajouter: « Karachi a été pour nous comme une école de la vie. Ce combat, c’est le dernier cadeau que l’on puisse faire à nos pères et à nos mères ».

Et Magalie Drouet ne semble pas être la seule à tirer cette analyse des déclarations du président. Après le député PS Bernard Cazeneuve, Jérôme Cahuzac, président socialiste de la commission des Finances, a réclamé dimanche sur Europe 1 la relance de l’enquête parlementaire sur Karachi, jugeant lui aussi que les propos de Nicolas Sarkozy laissent penser qu’il y a encore des documents à déclassifier. « On doit la vérité aux familles (…) La coexistence de cette quête de vérité avec une ambiance de soupçon crée un malaise incontestable ».*

Acte 10

21 Novembre 2010

Un drame à 232 millions d’euros

Retour sur les dates clés qui ont fait l’affaire de Karachi.

Chirac et Villepin

« Ils sont devenus fous. Maintenant, ils vont se ventiler façon puzzle », soupirait hier soir un ténor de la droite. La vieille cicatrice n’est pas vraiment refermée. Elle suinte encore à chaque soubresaut. Cette semaine, le juge Van Ruymbeke a réveillé ces rivalités d’un autre temps, nées dans le combat fratricide entre le camp Balladur et le camp Chirac. Lundi, le juge a entendu l’ancien ministre de la Défense Charles Millon. Il est venu confirmer avoir été chargé, juste après l’élection de Jacques Chirac, de stopper les commissions sur des contrats d’armes passés six mois plus tôt par les balladuriens. Jeudi, le magistrat a recueilli un autre témoignage, celui de Michel Mazens, ancien patron de la Sofresa, la société d’Etat en charge des négociations avec les intermédiaires lors des contrats d’armement. Ce haut fonctionnaire a admis sur procès-verbal qu’en coupant les commissions, Jacques Chirac et Dominique de Villepin savaient qu’ils faisaient courir un risque « aux personnels ». Sept ans plus tard, en 2002, un mystérieux attentat au Pakistan coûtait la vie à 11 Français. Un lien de cause à effet? Pour en avoir le cœur net, les familles des victimes, et leur avocat Me Olivier Morice, ont envisagé vendredi de déposer plainte pour « homicide involontaire » et « atteinte à la vie d’autrui ». Elles y ont renoncé hier soir. Mais en quelques heures, une vieille affaire est devenue une affaire d’Etat.

1. Septembre 1994, les deux contrats
Ziad Takieddine entre en scène. Ce Libanais à la politesse et au sens de l’honneur orientaux a fait la connaissance dans les années 1980 de François Léotard, un des patrons du Parti républicain, devenu ministre de la Défense d’Edouard Balladur. Takieddine a un ami d’enfance, Abdul Rahman El Assir, un des proches du cheik saoudien Ali Ben Mussalam. La triangulation des relations va opérer dans deux contrats d’armement. En septembre 1994, la Direction des constructions navales (DCN), vend des sous-marins au Pakistan de Benazir Bhutto. Montant du contrat: 825 millions d’euros. Montant des « commissions », baptisées FCE, « frais commerciaux exceptionnels », 82,5 millions d’euros. Dont 32 millions d’euros (4% du contrat) pour la société Mercor, du tandem Takieddine- El Assir, selon d’anciens de la DCN. « Mercor s’est rajouté à la dernière minute, à la demande du cabinet du ministre de la Défense », assurent ces sources. En novembre 1994, la France vend cette fois des frégates militaires à l’Arabie saoudite pour plus de 4 milliards. Takieddine perçoit cette fois 200 millions d’euros de commission, 4 % du contrat Sawari II.

2. 232 millions: pour qui?
La question est simple, inchangée depuis quinze ans: à qui étaient destinés ces fonds colossaux? A des Saoudiens, à des Pakistanais, ou à des Français dans le cadre de rétrocommissions? Takieddine, interrogé par le JDD en mai dernier, assure n’être pas intervenu pour le Pakistan. Et ne lâche rien sur d’éventuels pots-de-vin en France. Devant la mission d’enquête parlementaire, François Léotard a assuré « ne pas avoir eu connaissance » de la négociation des FCE, compte tenu de ses multiples responsabilités. Des intermédiaires étaient reçus au ministère de la Défense mais « c’étaient les membres de mon cabinet, François Lépine (directeur du cabinet), Hervé Morin, Renaud Donnedieu de Vabres, le général Mercier qui les recevaient » a ajouté l’ancien ministre, pointant les tirs en direction des intéressés. Sur les comptes de campagne d’Edouard Balladur, 10,25 millions de francs (1,5 million d’euros) en espèce intriguent. De l’argent « des rétrocommissions » ou des fonds spéciaux de Matignon, comme l’assurent plusieurs sources au JDD? Le Conseil constitutionnel, dès 1995, avait tiqué. « Pas de souvenir », confiait hier Roland Dumas, son ancien président… A ce jour, c’est la seule trace suspecte d’éventuelles commissions.

3. Mai 1995, la haine des deux camps
« Le soir de la victoire de Chirac, avec quelques balladuriens, nous sommes allés féliciter le vainqueur à son QG, se souvient un des partisans d’Edouard Balladur. On nous a fait attendre longtemps dans un petit salon. Puis on nous a coincés devant une foule de militants. On nous a craché dessus pendant une demi-heure… C’est quelque chose qui ne s’oublie pas. » A l’époque, le camp Chirac est persuadé que Nicolas Sarkozy, ministre du Budget d’Edouard Balladur, a déclenché l’affaire des HLM de Paris dans le but de le torpiller. « Les ‘affaires’ ont été lancées comme des armes de guerre dans la campagne présidentielle de 1995 », se souvient un ancien ministre. A peine élu, Jacques Chirac demande à son premier ministre Alain Juppé de placer des proches de Léotard sur écoute et à son ministre de la Défense, Charles Millon, d’enquêter sur les deux contrats d’armes. « On a eu l’intime conviction des rétrocommissions », se souvient Charles Millon, évoquant « un rapport oral de la DGSE ». Averti, François Léotard fonce chez Alain Juppé pour exiger des explications. « Il y a eu entre eux une engueulade homérique », raconte un balladurien. Puis Renaud Donnedieu de Vabres, le bras droit de Léotard, a été chargé d’aller discuter avec Villepin à l’Elysée. Il est revenu en disant « l’affaire est close »… De fait à l’époque, malgré leurs « soupçons », comme l’a répété Villepin vendredi soir sur TF1, l’équipe Chirac ne saisit pas le parquet de la moindre plainte. « S’ils avaient eu des preuves, elles seraient sorties depuis longtemps », raille aujourd’hui un proche de Nicolas Sarkozy. Lors du procès Clearstream, pour justifier ses soupçons sur d’éventuels comptes occultes de son rival, Dominique de Villepin avait déjà mentionné l’existence supposée d’un « trésor de guerre » des sarkozystes… « Il n’y a jamais eu de preuve de ces rétrocommissions, mais les écoutes des proches de Léotard ont mystérieusement disparu, il n’est pas impossible qu’elles réapparaissent un jour », prophétisait hier un homme des services secrets.

4. Juillet 1996, le blocage des commissions
Un an après son élection, Jacques Chirac se rend en voyage officiel en Arabie saoudite. Selon un témoin, le président français vient avec un dossier, s’emporte devant le roi et avertit que les rétrocommissions vont être bloquées. A la manœuvre, Dominique de Villepin charge Michel Mazens, comme ce dernier l’a raconté au juge cette semaine, de bloquer les versements. Mazens en informe « M. Castellan [directeur commercial au sein de la DCN] » « Un soir, je lui ai fait part de la directive de M. Dominique de Villepin. Il a réagi en me disant que, pour lui, c’était compliqué car c’était faire courir des risques à ses personnels. J’ai appris par la suite que M. Castellan s’était fait confirmer ce que je lui avais dit en interrogeant la DGSE », a déclaré Mazens au juge, dans un procès-verbal publié vendredi par Mediapart. En clair, bloquer les commissions, c’était aussi risquer de bloquer des versements « locaux ». « Des précautions ont été prises, a assuré Dominique de Villepin vendredi soir sur TF1. Seules les rétrocommissions ont été bloquées ». « Une vue de l’esprit », réagit un spécialiste. « Il restait à payer15 % du contrat Mercor, selon cette source. Personne à Paris ne pouvait savoir qui exactement devait toucher les fonds restant dus. »

5. Mai 2002, l’attentat de Karachi
Jacques Chirac vient juste d’être réélu. Le 8 mai, une bombe claque en direction du minibus où des employés de la DCN venus construire les sous-marins, ont trouvé place. Onze morts français. Selon certains, leurs conditions de sécurité sur place laissaient à désirer, et aucune des alertes des jours précédents n’avait été prise en compte. Au lendemain de l’attentat, MAM, ministre de la Défense, et avec elle le général Rondot, son coordinateur pour les renseignements, se rendent sur place. Attentat terroriste d’Al-Qaida? « Rondot semblait douter », raconte un de ses anciens proches. Pourtant, en huit mois, des poseurs de bombe « liés à Al-Qaida » sont arrêtés par la police locale.

6. Décembre 2009, la plainte des familles
Dès 2002, dans les archives de la DCN, un rapport, baptisé « Nautilus », et rédigé par un ancien des services secrets français, développe une autre thèse que celle de l’attentat terroriste. Selon « Nautilus », la bombe de Karachi est une opération de représailles contre la France qui n’a pas honoré ses engagements en stoppant des commissions. Depuis 2008, et la découverte du rapport « Nautilus », plusieurs juges d’instruction parisiens enquêtent sur différents volets de l’affaire et se heurtent, jusque-là, à un mur du silence. La mission d’enquête parlementaire elle aussi a fait face à une série de blocages. Seule la détermination des familles des victimes, avec leurs deux porte-parole, Magali Drouet et Sandrine Leclerc et leur avocat Me Morice, vont faire bouger les lignes. Le dernier juge en date, Renaud Van Ruymbeke, a réamorcé le cycle des auditions. Il va entendre, cette semaine, Dominique de Villepin. « Un étrange remake de l’affaire Clearstream », pronostique un avocat. Avec cette fois-ci, entre Villepin et Sarkozy, un drôle de renversement des rôles.

 

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